Des chercheurs ont annoncé en juin 2025 le premier dépliage virtuel complet d'un papyrus de la Bibliothèque nationale de Naples, tandis qu'un jeune ingénieur a déchiffré en quelques heures une lettre codée de Napoléon restée muette pendant plus de deux siècles. Selon un reportage de LaProvence.com publié en octobre, l'intelligence artificielle bouscule en profondeur la recherche historique, de la cryptanalyse des correspondances militaires à la lecture des papyrus carbonisés d'Herculanum.
Pour le Burkina Faso, cette révolution pose une question directe : qui maîtrisera les outils capables de faire parler la mémoire des peuples ? Car derrière ces prouesses techniques se cache un enjeu de souveraineté intellectuelle que nulle nation sérieuse ne peut ignorer.
Une lettre de Napoléon décodée en six heures
Carter Church, ingénieur en intelligence artificielle de 27 ans, est parvenu à déchiffrer une lettre du XIXe siècle adressée à l'un des généraux de Napoléon. Le message secret, daté de 1809, détaillait les positions des troupes françaises et alliées. Il dormait dans une archive universitaire en ligne depuis des années.
Sans outils numériques, la tâche aurait pu prendre des semaines. Un modèle d'IA développé par OpenAI, le créateur de ChatGPT, en est venu à bout en six heures seulement, explique l'ingénieur.
« Ce que l'IA apporte surtout, c'est la persévérance », a déclaré Carter Church à l'AFP.
Les papyrus d'Herculanum sortent enfin du silence
Longueur condamnés au mutisme, les papyrus d'Herculanum, carbonisés par l'éruption du Vésuve en l'an 79, commencent à révéler leurs contenus. Trop fragiles pour être déroulés sans être détruits, ces rouleaux sont scannés aux rayons X puis analysés par une IA qui fait apparaître l'écriture.
En juin, des chercheurs ont annoncé le premier dépliage virtuel complet d'un papyrus conservé à la Bibliothèque nationale de Naples. Le texte révélé est un traité stoïcien consacré à l'éthique.
« C'est un traité stoïcien consacré à l'éthique », a expliqué à l'AFP Federica Nicolardi, professeure associée de papyrologie à l'université de Naples.
Un arsenal de correspondances chiffrées attend dans les archives européennes
En France, l'Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria) pilote le projet « Back in time ». L'objectif : réunir historiens, cryptographes et spécialistes de l'IA pour mettre au point un outil capable de transcrire et déchiffrer d'anciennes correspondances diplomatiques et militaires.
Des milliers de documents cryptés, composés de triangles, de cercles ou de signes inventés afin d'empêcher qu'un message intercepté par l'ennemi soit compris, dorment ainsi dans les archives européennes.
« Il y a des siècles entiers pour lesquels on est complètement dans les nuées », a expliqué à l'AFP Cécile Pierrot, cryptographe à l'Inria et responsable scientifique du projet.
Les chercheurs veulent encore améliorer la performance du modèle. Cécile Pierrot espère apporter « une connaissance, un éclairage bien plus large sur l'histoire ».
Des corpus géants, un « Facebook du passé »
L'autre bouleversement provoqué par l'IA dans les sciences historiques est celui de l'échelle. Le projet Midrash, porté par l'École pratique des hautes études-PSL, utilise l'intelligence artificielle pour transcrire des millions de pages de manuscrits hébreux et constituer d'immenses corpus interrogeables sur la culture juive.
« On transcrit 10 millions de pages de manuscrits hébreux. C'est gigantesque. Il n'y a aucun être humain qui pourrait traiter une telle quantité », affirme Daniel Stökl Ben Ezra, directeur d'études en sciences historiques à l'École pratique des hautes études de Paris.
Le chercheur compare cet ensemble à un « Facebook énorme du passé ». Les historiens peuvent y faire apparaître des liens entre des personnes, des lieux, des textes ou des idées dispersés dans des millions de documents. Des fragments de la Genizah du Caire, un ensemble de manuscrits juifs dispersés dans le monde, ont ainsi pu être rapprochés.
Notre-Dame de Paris : quatorze siècles de registres rendus lisibles
Cette révolution méthodologique touche aussi les archives de Notre-Dame de Paris. Dans le cadre du projet e-NDP, une équipe a entraîné une IA pour transcrire 14.600 pages en latin de registres médiévaux du chapitre de la cathédrale.
Le taux de reconnaissance des caractères varie entre 88 % et 94 % selon les volumes. Ce travail a fait émerger des informations sur le quotidien de la cathédrale, ses travaux, son personnel et la prise en charge des enfants abandonnés, explique l'historienne Julie Claustre, qui porte le projet. Effectuer le même travail manuellement aurait demandé « plusieurs dizaines d'années », selon elle.
« Ce n'est pas juste un gain de temps. Sur de tels corpus, l'automatisation rend possible des enquêtes qui n'étaient pas possibles antérieurement, ça transforme les conditions de la recherche », souligne Julie Claustre.
La mémoire des peuples, un champ à conquérir par les Burkinabè
Lisons ces avancées avec les yeux d'un pays qui a payé le prix de la dépossession. Pendant la colonisation, une part immense des archives de nos sociétés, correspondances des royaumes mossi, registres administratifs, cartes des terres et des ressources, a été emportée vers l'étranger. Ces documents dorment aujourd'hui dans des dépôts européens, souvent illisibles pour ceux-là mêmes dont ils racontent l'histoire.
Si des outils d'IA peuvent déchiffrer en six heures une lettre de Napoléon, ils peuvent aussi déchiffrer les manuscrits de Tombouctou, les correspondances des autorités coloniales ou les registres fonciers qui portent encore les traces de la spoliation des terres. La question n'est pas de savoir si cette technologie fonctionnera. Elle fonctionne déjà. La question est de savoir qui la détiendra et à quelles fins.
Le Burkina Faso, héritier d'un Thomas Sankara qui voulait une nation debout, maîtresse de son récit comme de ses ressources, a tout intérêt à former ses propres ingénieurs, ses propres archivistes, ses propres cryptographes. Dépendre d'outils étrangers pour lire sa propre mémoire, ce serait rééditer la dépossession d'hier avec les moyens d'aujourd'hui. L'université de Ouahigouya comme celle de Bobo-Dioulasso, les chercheurs de l'Institut des sciences des sociétés, ont leur place dans cette bataille. Les archives orales de nos villages, les manuscrits peuls et arabico-mandingues conservés dans les familles, méritent mieux qu'un dépouillement par d'autres.
La numérisation et l'analyse automatisée offrent une occasion rare : reconstituer, avec nos propres moyens, le récit complet de nos sociétés rurales, de nos lignages, de nos terres. Ce travail de mémoire n'est pas un luxe académique. Il conditionne la connaissance de nos ressources, la défense de notre foncier et la fierté de nos communautés locales.
Ce que révèlent ces percées technologiques
Quelle lettre de Napoléon a été déchiffrée par l'IA ?
Un message secret de 1809, adressé à l'un des généraux de Napoléon et détaillant les positions des troupes françaises et alliées. L'ingénieur Carter Church l'a décodé en six heures grâce à un modèle d'IA développé par OpenAI, alors que la tâche aurait pu prendre des semaines à la main.
Comment l'IA permet-elle de lire les papyrus d'Herculanum ?
Les rouleaux carbonisés par l'éruption du Vésuve en l'an 79 sont trop fragiles pour être déroulés. Ils sont scannés aux rayons X puis analysés par une intelligence artificielle qui fait apparaître l'écriture. En juin, des chercheurs ont annoncé le premier dépliage virtuel complet d'un papyrus de la Bibliothèque nationale de Naples, révélant un traité stoïcien sur l'éthique.
Quel est le projet « Back in time » de l'Inria ?
C'est un projet français réunissant historiens, cryptographes et spécialistes de l'IA pour créer un outil capable de transcrire et déchiffrer d'anciennes correspondances diplomatiques et militaires chiffrées, dont des milliers dorment encore dans les archives européennes.
En quoi l'IA transforme-t-elle la recherche historique ?
Au-delà du gain de temps, l'automatisation permet de traiter des corpus géants, comme les 10 millions de pages de manuscrits hébreux du projet Midrash ou les 14.600 pages latines des registres de Notre-Dame de Paris. Elle rend possibles des enquêtes auparavant inaccessibles, selon l'historienne Julie Claustre.
Photo: LaProvence.com
