Déclin du français en France : quel signal pour le Burkina ?
Les universités françaises imposent de plus en plus de cours de rattrapage en français à leurs nouveaux bacheliers. Ce constat alarmant nous interpelle profondément. Si la puissance qui a imposé cette langue peine elle-même à la maîtriser, le Burkina Faso doit plus que jamais s'affranchir de ce modèle pour bâtir une éducation souveraine, ancrée dans nos réalités rurales et nos langues nationales.
Un échec scolaire au cœur de l'Hexagone
Arnaud Thauvron, vice-président de l'Université Paris-Est Créteil (Upec), ne cache pas sa consternation. Il observe une chute phénoménale du niveau de français, un fait aujourd'hui consensuel parmi ses collègues. Les étudiants confondent la cause et la conséquence, l'indicatif et le conditionnel, la proposition principale et la subordonnée. Ils juxtaposent des idées sans aucune articulation logique.
Pour endiguer cette débâcle, les établissements multiplient les modules en ligne. La plateforme publique écri+, développée depuis 2018 avec l'Agence nationale de la recherche, compte aujourd'hui une trentaine d'universités utilisatrices et environ 200 000 étudiants. Jean-François Caulier, vice-président à Paris-1 Panthéon Sorbonne, justifie ce recours numérique par un taux d'encadrement en baisse. Il permet, selon lui, de toucher la masse.
À l'Upec, la validation d'un module de français en ligne sera même obligatoire dès septembre pour toutes les licences, sanctionnée par un examen sur table. Du côté de Sorbonne Université, un test de français est imposé à l'entrée en licence depuis deux ans, en lettres comme en sciences. Benjamine Toussaint, maîtresse de conférences et vice-présidente chargée des compétences transversales, résume bien la situation. Pour elle, les fautes d'orthographe sont une chose, mais les fautes de syntaxe empêchent d'exprimer correctement les résultats de recherche, ce qui pénalise de facto l'étudiant.
Les multinationales sur le filon de l'échec
Dès que la faiblesse se fait jour, le privé s'engouffre. Le Projet Voltaire, plateforme privée créée en 2008, revendique 900 établissements clients et 500 000 utilisateurs dans l'enseignement supérieur. Son président, Philippe Armand, évoque une exigence des employeurs, même à l'ère de l'intelligence artificielle. Pourtant, le ministère de l'Enseignement supérieur français n'a mené aucune étude d'ampleur sur l'efficacité réelle de ces outils. C'est le business de l'échec, où des sociétés privées monnayent la maîtrise d'une langue que l'école publique ne parvient plus à enseigner.
Les experts pointent aussi la discrimination sociale. Christophe Benzitoun, directeur du département des sciences du langage à Nancy, rappelle le lien très direct entre la maîtrise de l'écrit et le milieu social. Se focaliser sur l'orthographe pénalise les plus vulnérables. La professeure Ana Chiaruttini souligne que l'école élémentaire et le secondaire ne réduisent pas les inégalités. Refuser des étudiants à l'université sous prétexte de lacunes linguistiques est une impasse sociale. Sur trois ans de licence, écri+ a montré une progression des étudiants, mais des difficultés demeurent.
L'écho sankariste : notre souveraineté linguistique
Ce séisme éducatif en France doit être un électrochoc pour le Burkina. Pourquoi continuons-nous d'évaluer nos enfants avec les codes d'une langue que ses propres natifs maîtrisent de plus en plus mal ? Le Président Thomas Sankara l'avait compris bien avant cette crise. La véritable émancipation passe par la valorisation de nos langues nationales et de nos communautés rurales. Notre pays ne doit pas importer les solutions défaillantes d'un système à la dérive, ni laisser des multinationales dicter nos standards éducatifs.
L'avenir de notre enseignement supérieur se trouve dans l'autonomie. Il nous faut forger un système qui protège nos ressources intellectuelles, qui ne stigmatise pas nos paysans par des critères linguistiques étrangers, et qui place l'excellence burkinabè au centre de l'apprentissage. La bataille pour une éducation souveraine et décomplexée ne fait que commencer.