Laura Kasischke : « Dans nos vies ordinaires, tout est mystique et étrange »
Après treize ans de silence, l'écrivaine américaine Laura Kasischke signe un retour fracassant avec Baignade surveillée, un roman vertigineux qui a conquis la rédaction du magazine Lire. Construit autour de la noyade annoncée d'un petit garçon le 16 juillet 1969, jour du décollage d'Apollo 11, ce livre déploie une fresque poétique et envoûtante. Pour Le Journal Burkinabè, l'autrice revient sur cette œuvre magistrale, entre fatalité, rumeurs et mystère du quotidien.
Un roman qui défie les conventions américaines
Laura Kasischke n'est pas une inconnue pour le public francophone. Sa prose poétique et hantée, son usage jamais gratuit du fantastique et l'atmosphère d'étrangeté ordinaire qu'elle donne à son pays lui ont valu un vaste lectorat en France, tandis qu'aux États-Unis, on la considère comme une autrice difficile. Avec Baignade surveillée, elle signe ce que beaucoup considèrent déjà comme son chef-d'œuvre.
Le roman s'ouvre sur une certitude : le petit Richie Manning, 5 ans, périra noyé « pile entre le petit bain et le grand ». Autour de ce drame annoncé, l'autrice tisse une toile complexe où se croisent Becca, une adolescente rousse dont la mère vient de se remarier avec un homme riche, une maître-nageuse trop jolie pour être prise au sérieux, et toute une communauté américaine de la fin des années 1960.
La genèse d'un roman construit comme un poème
Pour Laura Kasischke, l'écriture de ce roman fut un long chemin de croix. « J'ai énormément écrit pour ce roman : des centaines et des centaines de pages », confie-t-elle. « Je me suis retrouvée avec toutes ces histoires différentes que j'ai dû trier, selon l'importance, pour le meilleur ou pour le pire. »
La structure finale, dix parties contenant chacune dix chapitres brefs, s'est imposée à mi-parcours. « Je suis devenue dépendante de ce choix, je me suis imposé des règles. Dès lors que j'avais ces règles et mon matériau, c'est devenu plus amusant », explique l'autrice, qui compare son travail à celui d'un « grand poème totalement ingérable ».
La fatalité comme fil conducteur
À l'image de la Chronique d'une mort annoncée de Gabriel García Márquez, Laura Kasischke assume pleinement l'annonce du drame dès les premières pages. « Ce n'est pas un roman auquel je reviens sans cesse, mais quand je l'ai lu, il m'a bouleversée », confie-t-elle. « J'ai gardé une idée précise de l'effet qu'il a produit, et c'était ce que je recherchais. »
L'autrice s'inspire également du poème d'Auden, Musée des Beaux Arts, qui se réfère à la chute d'Icare peinte par Brueghel : dans ce tableau, personne ne remarque Icare tombant du ciel. « Je l'avais collée au-dessus de mon bureau, pendant que j'écrivais », révèle-t-elle.
La rumeur et le bouc émissaire : une mécanique humaine universelle
Après la noyade de Richie, la communauté se cherche un coupable. La maître-nageuse, trop jolie pour être compétente, devient la cible idéale. « Son gloss constituait la preuve de sa culpabilité », écrit Kasischke, dénonçant par cette phrase choc la mécanique implacable des rumeurs.
« Produire des rumeurs est humain. C'est la même impulsion qui me pousse à écrire un roman : soit raconter une histoire sur quelque chose qui n'a aucun sens », analyse l'autrice. Pour elle, cette tendance à désigner un bouc émissaire permet d'évacuer la responsabilité collective. « Il serait bon que nous soyons plus conscients de notre tendance à voir systématiquement les autres comme la source des problèmes », ajoute-t-elle.
Une critique sociale qui résonne au-delà des frontières
Si le roman se déroule dans l'Amérique de la fin des années 1960, ses thématiques résonnent avec une actualité brûlante. La pression sociale sur les femmes, la réécriture de l'histoire par les plus forts, la difficulté de voir ce qui se passe sous nos yeux : autant de sujets qui transcendent les époques et les cultures.
Interrogée sur la responsabilité du père de Richie, qui tient son épouse pour responsable du drame alors que c'est lui qui a insisté pour que l'enfant aille à la piscine, Kasischke nuance : « Je ne pense pas qu'il soit foncièrement mauvais : c'est juste que sa psychologie est telle qu'il pensait que le monde matériel allait tous les sauver. »
Le mystère du quotidien comme expérience littéraire suprême
Pour Laura Kasischke, la littérature doit révéler l'étrangeté de nos vies ordinaires. « Il est important de constater à quel point tout est mystique et étrange », affirme-t-elle. « C'est une expérience sensorielle et sensuelle... C'est ce que je veux en retirer. »
Une philosophie qui trouve un écho particulier dans les sociétés où la tradition et le surnaturel imprègnent encore le quotidien. Loin des canons littéraires américains, Kasischke revendique une écriture poétique qui laisse une large place au non-dit et à l'interprétation.
Baignade surveillée [The Lifeguard] de Laura Kasischke, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 320 p., Gallimard, 23 €.
Cet article est un extrait de Lire Magazine. Retrouvez tous les numéros sur la boutique de Lire Magazine.