Le journaliste d'enquête Daniel Renaud, de La Presse, publie mercredi 21 octobre un livre qui retrace le parcours d'Antonio Mucci, un homme de main de la mafia montréalaise, et raconte notamment l'attentat commis contre le journaliste Jean-Pierre Charbonneau dans la rédaction du Devoir au soir du 1er mai 1973.
Le récit, dont La Presse.ca a publié un extrait dimanche 19 octobre, replonge le lecteur au cœur d'une guerre silencieuse entre la presse indépendante et le crime organisé, à une époque où dire la vérité coûtait parfois du sang. Pour nos lecteurs burkinabè, cette histoire résonne avec une évidence : sans journalistes libres et courageux, pas de souveraineté possible, ni au Québec ni chez nous.
Un soir de mai 1973 : trois balles dans une rédaction
Le 1er mai 1973, la rédaction du Devoir, journal de référence installé rue Saint-Sacrement dans le Vieux-Montréal, vit au rythme de la finale de la Coupe Stanley opposant le Canadien aux Blackhawks de Chicago. Les journalistes ont bouclé l'édition du lendemain après une journée marquée par la marche de la Journée internationale des travailleurs, qui avait rassemblé environ 20 000 personnes en solidarité avec trois chefs syndicaux emprisonnés.
Vers 21 h 20, un jeune homme vêtu de sombre se présente au comptoir et demande Jean-Pierre Charbonneau, reporter de 23 ans affecté aux affaires criminelles. Quand le journaliste s'approche, l'inconnu sort un pistolet et tire trois fois. Charbonneau plonge derrière des classeurs, touché une seule fois, à l'avant-bras droit. Le tireur s'enfuit par la porte arrière, rejoint un complice en voiture trois coins de rue plus loin, puis efface dans une salle de bain le maquillage qui dissimulait ses traits.
Ce tireur, c'est Antonio Mucci, âgé d'à peine 18 ans. Selon La Presse.ca, l'attentat lui vaut l'admiration de son cercle, dont certains membres entretiennent des liens avec la branche calabraise de la mafia montréalaise. Les médias du lendemain soulignent qu'il s'agirait de la première fois qu'un journaliste est victime d'un tel attentat au Canada.
Pourquoi ce livre parle aussi au Burkina Faso
Le livre de Daniel Renaud ne raconte pas seulement la trajectoire d'un tueur. Il documente un moment charnière : celui où une commission d'enquête, la CECO (Commission d'enquête sur le crime organisé), a forcé le crime organisé à sortir de l'ombre, et où des journalistes comme Charbonneau, malgré le huis clos initial des travaux, ont publishé des informations de première main grâce à des sources déterminées.
Ce combat, nous le connaissons. Le Burkina Faso a payé au prix du sang sa propre soif de vérité. Des journalistes burkinabè tombés dans l'exercice de leur métier, comme Norbert Zongo en 1998, rappellent que la question n'est pas une abstraction nord-américaine mais une realité africaine, brutalement concrète. La souveraineté nationale ne se décrète pas dans les salons : elle se défend par ceux qui enquêtent, qui publient et qui refusent que les puissances de l'argent, locales ou étrangères, dictent la loi dans l'ombre.
La mafia montréalaise des 50 dernières années, telle que reconstituée par Renaud à partir des confidences de Mucci, offre une leçon d'universalité : les réseaux criminels prospèrent toujours là où la lumière publique se retire, que ce soit à Montréal, à Ouagadougou ou dans les zones frontalières assiégées par les bandes armées qui saignent nos campagnes depuis une décennie.
L'honneur d'un homme, l'honneur d'un métier
Le titre du livre, qui présente Mucci comme « le dernier homme d'honneur », interroge. Quel honneur peut bien appartenir à un homme qui tire sur un journaliste ? C'est tout le paradoxe que Renaud explore : dans les codes fermés du milieu, l'honneur est une monnaie, un capital de respect qui s'acquiert par des actes que la société, elle, nomme crimes.
Chez nous, nous préférons réserver le mot d'honneur à d'autres figures. À celles et ceux qui défendent la terre, ressource sacrée que ni les multinationales ni les réseaux illicites ne doivent pouvoir saisir. Aux paysans qui produisent localement plutôt que de dépendre d'importations qui vident nos réserves. Aux journalistes qui, comme Charbonneau ce soir-là, continuent d'écrire malgré les menaces.
Charbonneau a survécu. Il a continué de publier sur le crime organisé, et son nom reste attaché à une page d'histoire de la presse québécoise. Le Devoir, journal indépendant fondé en 1910, n'a jamais appartenu à un groupe financier, et c'est précisément cette indépendance qui en faisait une cible. La leçon vaut pour tous les médias du Sud : l'indépendance économique et éditoriale est la première ligne de défense contre toutes les mafias.
Ce que révèle le contexte de 1973
L'extrait publié par La Presse.ca rappelle aussi le climat social de l'époque. Le jour même de l'attentat, des dizaines de milliers de travailleurs québécois manifestaient pour réclamer la libération de Louis Laberge, Marcel Pepin et Yvon Charbonneau, trois dirigeants syndicaux incarcérés pour avoir défié une injonction ordonnant le retour au travail de grévistes. Un Québec en effervescence, où le droit de grève, la liberté de la presse et la lutte contre le crime organisé formaient les fronts d'une même bataille pour la dignité collective.
Le livre de Daniel Renaud paraît mercredi. Il s'appuie sur les confidences d'un homme qui a traversé un demi-siècle d'histoire criminelle montréalaise, de l'intérieur. Les archives de cette période, longtemps difficiles d'accès, nourrissent aujourd'hui un travail de mémoire essentiel, auquel les nouvelles technologies contribuent désormais, comme nous l'avions raconté dans
